Dans les rangs des sapeurs-pompiers professionnels, il n’est pas rare de trouver des agents possédant un nombre relativement conséquent de spécialités techniques et opérationnelles acquises progressivement, dès le début de leur carrière. Cette diversité témoigne à la fois de la richesse du parcours professionnel des intéressés, que du degré d’investissement personnel exigé pour obtenir –  mais également pour recycler – les qualifications qu’ils détiennent.

Pour autant, est-il raisonnable de penser qu’un sapeur-pompier professionnel peut cumuler plusieurs spécialités techniques (RCH, RAD, IMP, PLG, SD) et surtout, conserver durablement un niveau de compétence acceptable dans chacune d’entre elles ?

Cette question mérite d’être posée, car les disciplines de tronc commun se sont déjà bien étoffées au fil du temps (SUAP, SAP-SR, DIV et INC) et elles demandent elles aussi de la part des SP de cultiver une démarche de maintien des acquis quasi-permanente et – force est de le constater – de plus en plus difficile à concilier avec leur rythme de travail ! 

La proposition qui est faite ici est de mettre brièvement à l’épreuve ce principe de polyvalence, en le confrontant à trois phénomènes aussi indépendants les uns des autres que difficilement contestables, qui sont :

  1. L’élévation constante du niveau de technicité (pluralité des domaines de compétences, connaissances importantes à accumuler, domination de la haute technologie, quelle que soit la discipline) ;
  2. Le déséquilibre entre T de formation/T de disponibilité, c’est-à-dire le volume exponentiel d’heures qu’il est nécessaire de consacrer (en théorie) à la formation au sens large, comparé au niveau de disponibilité décroissant des agents SPP (en pratique);
  3. L’opposition bipolaire entre polyvalence et complémentarité, c’est-à-dire le refus quasi-dogmatique d’une partie de la profession de chercher à trouver un équilibre entre SP « généralistes » et « spécialistes ».

L’élévation constante du niveau de technicité

Le champ des connaissances propre au métier de sapeur-pompier s’est considérablement élargi ces dernières décennies, entrainant une transformation du sapeur-pompier lui-même, qui est aujourd’hui moins rustique et beaucoup plus technologique. Certains argumenteront qu’il reste tout aussi efficient, qu’il a simplement su évoluer avec son temps et qu’il est à l’image de la société moderne, dont il est le produit. Il serait d’ailleurs malvenu d’opposer ici le charpentier ou le titulaire d’un CAP de mécanique automobile des années 70, avec l’étudiant en sciences sociales ou tout juste sorti de la prolifique filière STAPS aujourd’hui.

Chacun apporte à sa manière quelque chose d’intéressant, lorsqu’il devient sapeur-pompier professionnel. Cependant, cette mutation évidente du « profil type » du sapeur-pompier ne lui permet pas de maitriser la totalité de son environnement, devenu pluridisciplinaire et beaucoup plus complexe à appréhender que celui de ses aînés : nouveaux matériaux de construction, énergies alternatives omniprésentes, multiplicité des procédures à maitriser et des informations à assimiler, etc.

A titre d’exemples (volontairement exagérés), servir la pompe d’un FMOGP de dernière génération n’est pas comparable à la mise en œuvre d’un antique vide-cave hydraulique ; effectuer une désincarcération sur un véhicule hybride  demande plus de précautions et de connaissances que de faire une découpe de pavillon sur une R5 TL ; utiliser la totalité des fonctionnalités d’un DSA multiparamétrique requiert une formation particulièrement pointue, qu’il faudra entretenir ensuite dans la durée. Surtout que parfois, ces trois actions pourront être réalisées par une même personne et dans une même semaine de travail. Pour couronner le tout, peut-être qu’il lui faudra aussi revêtir les équipements de protection balistique, pour intervenir au côté des forces de l’ordre… actualité oblige…