Un rapport intitulé « Impacts et prévention des risques relatifs aux fumées d’incendie pour les sapeurs-pompiers », rendu public il y a quelques jours, est source de remous chez les sapeurs-pompiers et leurs instances dirigeantes. Quels sont les véritables enjeux de ce document ?

Le rapport a fait l’effet d’une petite bombe dans le milieu de la sécurité civile et celui des sapeurs-pompiers en particulier. En tout cas, l’onde de choc a été suffisamment intense pour faire réagir le ministère de l’Intérieur alors en pleine gestion de crise de l’ouragan Maria. Intitulé « Impacts et prévention des risques relatifs aux fumées d’incendie pour les sapeurs-pompiers », le document issu de la Caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales (CNRACL) a été rendu public lundi dernier. Y est notamment dénoncé le risque accru d’apparition de maladies (cardiopathies, pneumopathies) et de cancers chez les soldats du feu français, en lien avec le manque cruel de certaines mesures de précaution et de prévention.

D’après le rapport, ces maladies seraient surreprésentées chez les sapeurs-pompiers du fait de leur exposition consécutive à des éléments volatils délétères pour la santé, qui se déposent notamment sur les EPI (équipements de protection individuelle) suite aux missions de lutte contre le feu. Phase de déblai réalisée sans ARI (appareil respiratoire isolant), protection respiratoire inexistante lors des feux de forêt, exposition intense et durable aux fumées froides ou aux gaz de combustion pour les formateurs incendie opérant dans les caissons et autres maisons à feu… Autant d’activités moins prestigieuses que l’emblématique lutte contre le feu d’habitation – pour laquelle les sapeurs-pompiers sont correctement protégés – mais qui génèrent, par manque de protections individuelles adéquates, des risques pour la santé potentiellement très graves.

Dénoncée depuis de nombreuses années par les syndicats, la réalité de certaines conditions de travail des sapeurs-pompiers semble cette fois-ci avoir fait mouche.

 

Des conclusions controversées

 

Bien que rendu public en septembre, ce rapport est pourtant daté de mars 2017. Pourquoi un tel laps de temps ? Tout simplement à cause d’un désaccord entre la CNRACL et la Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises (DGSCGC). Cette dernière n’a pas souhaité, en mars 2017, co-signer ce rapport, bien que deux représentants de la DGSCGC aient participé au groupe de travail. « La direction générale n’a pas souhaité que ce document soit publié en l’état, explique Michaël Bernier, porte parole de la DGSCGC car ce rapport manquait de bases et d’appuis scientifiques. »

Certes, le rapport n’est pas le fruit d’une étude à part entière, mais se base sur un ensemble bibliographique de travaux réalisés, pour la plupart, auprès de sapeurs-pompiers à l’étranger (USA, Canada, Suède,…). Ces derniers démontrent néanmoins clairement un lien entre l’activité de sapeur-pompier et l’apparition de cancers. Mais les conditions de réalisation de ces études laissent certains dubitatif. « Peut-on comparer l’exposition aux fumées d’un pompier américain qui ne fait que du feu à un pompier français dont l’activité principale est le secours à victime ? », s’interroge dans un SDIS du centre de la France un responsable de CHSCT. La question se pose d’ailleurs en bien d’autres lieux. Tenues d’intervention, conditions d’emploi, techniques et sollicitations opérationnelles peuvent énormément varier d’un pays à l’autre. Rappelons néanmoins qu’en 2007, le Centre International de recherche sur le cancer (CIRC) a classé l’activité de lutte contre l’incendie comme « potentiellement cancérigène » pour l’homme.

« Les risques sont clairement avérés, affirme Sébastien Bouvier, expert auprès de la commission prévention de la CNRACL, et chargé de mission pour la CFDT-interco au titre des SDIS. Nous regrettons le peu d’intérêt que la DGSCGC portait à ce rapport. C’est pourquoi nous avons pris la décision de le rendre public. » Jacques Donzel-Gargand, secrétaire du CHSCT du SDIS 74 et syndicaliste CFDT ajoute : « nous en sommes encore à penser que le métier de pompier, c’est “Sauver ou périr“. Ils n’ont pas encore compris en haut-lieu que l’on pouvait “sauver sans périr“. Imaginez que certains de nos cadres pensent encore que la cagoule de feu filtre les fumées ! Je regrette que les choses soient minimisées par les directions des SDIS, à cause d’un manque de directive nationale. » 

 

 

Un rapport qui préoccupe

 

Malgré certaines réticences à accepter telles quelles les conclusions de ce rapport, ce document a tout de même été pris en considération par les autorités, surtout depuis qu’il a été rendu public.  « C’est un sujet qui préoccupe très clairement la DGSCGC dans la mesure où il s’agit de la sécurité des intervenants, affirme Michaël Bernier. L’inspection générale de la Sécurité civile a chargé un de ses agents de suivre ce dossier de très près. Nous ne pouvons pas ignorer ce qu’il y a écrit dans ce rapport. » Le ministre de l’Intérieur a ainsi saisi son homologue de la Santé afin qu’une expertise médicale et scientifique soit réalisée. La réponse ne devrait pas se faire attendre, dit on…

D’ici là, la DGSCGC a entamé une démarche préventive basée sur trois axes. Le premier consiste à diffuser, dans un futur immédiat, une note à l’attention des directeurs de SDIS afin de préconiser des mesures de prévention qui peuvent être mises en place rapidement. « Ce sont des mesures de bon sens, affirme le porte-parole de la DGSCGC. La “DG” n’a d’ailleurs pas attendu pour diffuser ces objectifs. Elle l’avait fait dès la sortie du rapport en mars. Là, elle va les formaliser. »  Le second axe vise à rédiger une plaquette de communication avec des mesures complémentaires à mettre en place. Actuellement en cours d’expertise pour s’assurer de leur réel impact, ces mesures devraient être officialisées au 1er trimestre 2018. Enfin, une fois que l’expertise de la Santé aura été réalisée, la DGSCGC prendra des mesures réglementaires et normatives. A l’heure actuelle, aucune échéance n’est encore annoncée.

 

Dépasser le stéréotype du pompier invincible !

Dr Patrick Hertgen, vice-président de la Fédération nationale des sapeurs-pompiers de France

Ce rapport est une synthèse d’éléments que nous connaissions déjà. Il n’y a pas de nouvelles données à proprement parler. Il se base sur des études antérieures, dont un certain nombre issues d’Amérique du Nord. Or, on ne sait pas si ces résultats peuvent être extrapolés en France car ce ne sont pas les mêmes pratiques, les mêmes expositions, les mêmes matériaux qui brûlent. Les populations non plus ne sont pas les mêmes. Cependant, le fait qu’il n’y ait pas d’éléments nouveaux ne veut pas dire qu’il n’y a pas de sujet. Il existe clairement sur le terrain des pratiques trop légères qui consistent à penser qu’être pompier, c’est « bouffer de la fumée ». Sans être alarmiste, la Fédération engage donc à être très attentif à ces problématiques car la santé, la sécurité et la qualité de vie au travail des sapeurs-pompiers doivent être une réelle préoccupation. C’est ce regard novateur que ce rapport amène qui est intéressant car il faut dépasser le stéréotype du pompier invincible.

 

Un problème de culture… et de coût

 

« Le problème, c’est que le sapeur-pompier n’a aucune information sur les risques qu’il encoure en dehors de sa mission de lutte contre le feu, explique Jacques Donzel-Gargand, secrétaire du CHSCT du SDIS 74. Pour le danger à l’instant T, il n’y a pas de problème, le SP est bien équipé et protégé et il connaît les risques liés à sa mission. Mais il n’y a aucune préoccupation concernant l’après intervention. Il faut arrêter de penser que le pompier est un super-héros ! »

La culture de la prévention et de la santé et sécurité au travail est en effet le parent pauvre chez les sapeurs-pompiers. « Il va falloir rentrer dans la tête des COS (commandant d’opération de secours) qu’un ARI ne s’enlève pas lors de la phase de déblai, peut on entendre dans les CHSCT. Ca va grogner, mais il faut que ça rentre. » Quant aux autres propositions exprimées dans le rapport, il est clair que nombre d’entre elles vont coûter une somme d’argent non négligeable et amputer sensiblement le budget des SDIS. D’où les expertises réalisées actuellement par la DGSCGC pour connaître leur réel impact et s’assurer que l’investissement est justifié. Comme le dit l’adage, la sécurité n’a pas de prix, mais elle a un coût…

Cette question du coût, même si elle n’est encore officiellement que très peu abordée, est une réelle source d’inquiétude – et peut être un frein – pour les financeurs et les directeurs de SDIS. L’Association nationale des directeurs et directeurs adjoints des services d’incendie et de secours (ANDSIS) n’a pas souhaité s’exprimer sur le sujet. On ne peut ignorer non plus que la plupart des études sérieuses réalisées dans les autres pays ont été faites suite à des nécessités d’indemnisation des victimes. Si demain le lien entre activité professionnelle du sapeur-pompier et apparition de cancers était clairement démontré en France, la question de l’indemnisation devra sûrement se poser. « Nous n’avons pas mené ce travail pour faire reconnaître une quelconque maladie professionnelle, assure Sébastien Bouvier, expert auprès de la commission prévention de la CNRACL. Nous avons engagé ces mesures préventives pour justement éviter, en amont, le développement de ces maladies. »

Embrasement généralisé ou feu de paille, ce rapport a en tout cas permis de pointer du doigt une véritable problématique et de modifier le regard que l’on portait jusque là sur ceux qui, dévoués à protéger la vie des autres, ont trop tendance à oublier la leur.

 

Le cas parisien

Au sein de la Brigade de sapeurs-pompiers de Paris (BSPP), « on ne découvre pas le sujet », annonce le lieutenant-colonel Gabriel Plus, chargé de communication. Ce qui n’empêche pas de prendre « très au sérieux » les alertes contenues dans ce rapport. « Le travail croisé dans le domaine SST a déjà motivé depuis plusieurs années la mise en place d’un certain nombre de mesures concrètes de précaution complémentaires en termes d’effets de protection (études sur les EPI favorisant la rotation des nettoyages après leur port lors d’intervention pour feu, gestion des effets, port de l’ARI), en terme d’organisation (officier sécurité, soutien sanitaire opérationnel sur les lieux, suivi du personnel) ou en terme de procédures opérationnelles (dès la formation du personnel, emploi de la ventilation opérationnelle, relève du personnel, remise en condition). Nous nous inscrivons dans une démarche d’amélioration continue en s’appuyant sur des groupes de travail ad ‘hoc pluridisciplinaires et interministériels, sur l’exploitation d’études scientifiques en cours (LCPP, CRAMIF) et ce, en coordination avec la DGSCGC. »

 

Sylvain Ley  Secours Mag 28 SEPTEMBRE 2017